AZF : L’enquête scientifique

ou comment reconstruire une représentation adéquate d’un événement passé ?

 

Le scientifique qui est chargé de l’enquête sur l’explosion de l’usine AZF se trouve un peu dans la position de l’archéologue qui découvre un site : il s’est passé quelque chose à un moment, et il aimerait le comprendre.

Ce qui s’est passé ne se reproduira jamais à l’identique, on ne peut pas faire tourner le film de l’histoire à l’envers.

L’archéologue ne pourra que construire une représentation la plus cohérente et la moins contradictoire possible. Pour cela il va constituer une équipe pluridisciplinaire, recueillir le plus d’éléments possibles  en prenant garde à ne pas brouiller des informations (salir la scène du crime …) par trop de précipitation. Puis il va bâtir des scénarios à l’aide des éléments recueillis. Certains faits seront hautement probables parce qu’au confluent de résultats de chercheurs de disciplines différentes. Par contre, il y aura toujours des chainons manquants dans l’enchainement causal des différents scénarios. Il faudra alors faire des hypothèses pour imaginer ce qui manque, ce qui a disparu sans laisser de traces (ici la benne blanche escamotée par la commission d’enquête interne de Total). Il faudra raisonner, mais il y aura aussi la possibilité de faire des expériences pour valider ou invalider tout ou partie du scénario.

La différence entre l’enquête sur l’explosion de l’usine AZF et le travail d’une équipe qui aurait découvert une nécropole néolithique, c’est qu’il reste des témoins de la catastrophe AZF, ce qui a des aspects positifs et négatifs. Ces témoins veulent intervenir dans la recherche, ce qui est bien naturel, mais ils le font à partir de leurs conceptions personnelles, conscientes ou inconscientes. Et ceci dévalue beaucoup la valeur scientifique de leurs témoignages.

1 Méthode de présentation

Total a distribué à tous ses salariés une plaquette intitulée : « Tout savoir sur le procès AZF », où il présente sa version des choses. En voici un extrait :

« Le 21 septembre 2001 au matin, une explosion se produit dans le hangar 221 de l’usine AZF Grande Paroisse de Toulouse. Ce hangar contenait environ 300 tonnes de nitrate d’ammonium en attente d’expédition vers des usines de fabrication d’engrais composés. Un cratère de plusieurs dizaines de mètres de longueur se forme à l’emplacement du tas de nitrate d’ammonium dans le hangar 221. Le bruit de l’explosion est perçu à plus de 40 km de Toulouse et la secousse sismique est évaluée à 3,4 sur l’échelle de Richter. L’explosion provoque la mort de 30 personnes, dont 21 salariés de l’usine AZF. Plus de 4 500 blessés sont recensés. 27 000 structures immobilières sont endommagées aux alentours de l’usine.

A ce jour, aucune des enquêtes menées n’a permis de déterminer la cause exacte de la catastrophe. »

 

Puis la plaquette détaille les différentes hypothèses, à la sauce Total, bien sûr.

1 L’attentat terroriste ou l’acte de malveillance

…  La police judiciaire s’est intéressée à différents faits qui permettaient d’imaginer l’hypothèse terroriste. Cette piste a néanmoins été rapidement délaissée …

2 L’implication d’hélicoptères

De multiples témoignages décrivent le passage d’aéronefs avant l’explosion … , notamment le passage de deux hélicoptères ... pourquoi les pilotes ne se sont-ils pas manifestés au cours de l’enquête ? … Pourquoi la police n’a-t-elle pas pu les identifier ?  …

3 L’arc électrique

Selon cette hypothèse, un court-circuit très important se serait produit dans le transformateur haute tension de la SNPE, à proximité immédiate du site AZF … Cet arc aurait généré l’explosion du tas de nitrate du hangar 221.

4 La double explosion

De nombreux témoins … affirment avoir entendu le jour du drame deux signaux sonores …

5 L’accident chimique

Dans le bâtiment 335, un ouvrier aurait pu par erreur, selon l’instruction, pelleter … quelques kilos de DCCNa … qui auraient été déversés deux jours plus tard sur un tas de nitrate humide dans un sas à l’entrée du hangar 221 ...

 

Nous allons suivre ce plan et reprendre une à une chacune de ces hypothèses pour en étudier leur valeur scientifique.

2 L’enquête du collège d’experts

Le 28 septembre 2001, un collège d’experts est désigné par le procureur en charge de l’enquête. Il va progressivement réunir une trentaine de spécialistes de toutes disciplines :  détonique, chimie, électricité, sismologie, géologie, informatique. Ils vont réaliser un vrai travail d’équipe.

Ils ont mené leurs travaux selon trois axes :

- les constatations sur place,

- l'étude de toutes les pièces.

- les analyses en laboratoire et essais techniques,

 

Dans des conditions difficiles, sous des injonctions contradictoires, ils ont réussi à faire un vrai travail d’équipe et sont arrivés à des résultats très convaincants avec un contenu réel scientifique. Ils ont fait les frais d’attaques injurieuses de la part de plumitifs à la solde du groupe Total. Cela les a visiblement indigné, ne serait-ce que parce qu’ils ont l’habitude que leurs conclusions ne soient pas contestées.  Et cela a peut-être contribué à la cohérence de leur travail pluridisciplinaire.

Mais ils ont pâti aussi de leur statut officiel, de travailler en service commandé et ont souffert de la perte de crédibilité de la parole publique. C’est ainsi que dans l’opinion,  un grand nombre, sans doute une majorité de gens sont persuadés que la vérité est cachée, et qu’on ne la saura jamais …

3 Examen des différentes hypothèses

3a L’attentat terroriste ou l’acte de malveillance

Les thèses de l’attentat islamiste

La recherche de traces et résidus d’explosifs

La forme du cratère

L’enquête sismique

 

A Les thèses de l’attentat islamiste

Voilà comment Total présente les choses :

…  La police judiciaire s’est intéressée à différents faits qui permettaient d’imaginer l’hypothèse terroriste. Cette piste a néanmoins été rapidement délaissée …

Ce sont des ragots racistes de caniveau qui ont été  recensées par les RG dans leurs fameuses notes blanches …  et qui se sont retrouvées par le plus grand des hasards dans les pages du Figaro.

Ces prétendues pistes ont été soigneusement étudiées, y compris dans leurs aspects les plus irrationnels, et ont toutes été écartées par des arguments scientifiques.

 

       L’intérimaire aux trois slips : c’est l’hypothèse la plus révoltante, puisqu’il s’agit d’un intérimaire qui a eu le malheur de travailler dans le hangar 221, et qui est mort dans l’explosion. C’est le médecin légiste qui en examinant le corps a été étonnée parce qu’il portait plusieurs sous-vêtements, et qui a téléphoné aux RG. Et elle a trouvé là des oreilles complaisantes, dès lors qu’il s’agit de développer des rumeurs aussi imbéciles que racistes.

       La laveur de vitres algérien … et licencié en chimie. Ce laveur de vitres est sorti de l’usine à 9 h40, ¾ d’heure avant l’explosion. C’est louche, et c’est d’autant plus louche qu’il est d’origine algérienne, et qu’il a une licence de chimie. Cela a permis à un avocat de Total de demander comment cela se faisait qu’un licencié en était réduit à laver des vitres. En fait il avait une gastro-entérite, avait demandé à son chef l’autorisation de rentrer chez lui, et cette autorisation lui avait été accordée. La police a retrouvé l’enregistrement de la communication, ce qui a confirmé parfaitement son alibi.

       La roquette depuis les tours du Mirail. Le hangar 221 était bas, et était masqué aussi bien des tours du Mirail que des coteaux de Pech David par les bâtiments qui l’entouraient. Pour l’atteindre par une roquette, il aurait fallu posséder des fusils à tir courbes …

 

La recherche de traces et résidus d’explosifs

                        

 Dans deux cas, les experts en explosifs ont su résoudre des problèmes extrêmement complexes.

Il y a le cas de la destruction en vol le 17 juillet 1996 du Boeing 747 assurant le vol TWA 800 New-York-Paris. Des traces de substances explosives ont été mises en évidence sur des débris de la cabine qui ont séjourné plusieurs jours, semaines ou mois, dans l’océan Atlantique par 35 mètres de fond à 15 km de la côte Est de Long Island. Il a pu être démontré, -malgré la mise en évidence de traces d’explosifs sur des constituants du Boeing 747-, par le collège d’experts, que cette explosion en vol était ACCIDENTELLE et qu’elle résultait d’une explosion d’atmosphère survenue à l’intérieur du réservoir principal et central de carburant, quasiment vide. En effet les enquêteurs du FBI ont reconstitué l’historique de ce Boeing 747, mettant en lumière que plusieurs mois avant son explosion en vol, il avait été utilisé lors de l’entraînement de chiens détecteurs de substances explosives et, de ce fait, l’intérieur de la cabine passagers avait été contaminé par contact avec les substances explosives utilisées pour ces tests, et montrant qu’aucune précaution n’avait été prise pour éviter les contaminations.

 

Il y a ensuite le cas de l’explosion en vol du DC-10 de la compagnie UTA assurant le vol UTA 772 entre N’Djamena et Paris, le 19 septembre 1989. il a pu être démontré, par le collège d’experts, qu’il s’agissait d’une explosion consécutive à la détonation d’une charge d’explosif en feuille de fabrication artisanale, -à base de pentrite-, amorcée au moyen d’un détonateur électrique mis à feu par un dispositif électronique à retardement. La collecte des débris significatifs de cet EEI a été opérée sur une superficie d’environ 60 km² dans le désert du Ténéré, facilitée par le survol à plusieurs reprises du site du crash au moyen d’hélicoptères de l’Armée française basés à N’Djamena –Tchad, suivi du ratissage à pied des 60 km² avec l’aide des militaires du 6ème RPIMA. Cette collecte a permis d’identifier, parmi les débris, un morceau du couvercle d’une valise Samsonite, supportant 60 grammes environ d’explosif à base de pentrite (PETN).

 

Ces deux cas apportent la démonstration que lors d’attentats par explosifs, la collecte des débris par des équipes spécifiquement formées à cet effet, est un gage de réussite dans 90 à 95 % des cas rencontrés, s’agissant de l’identification de la substance explosive mise en œuvre, voire de l’organisation générale de l’engin explosif.

 

D’autre part  la commission d’enquête interne de Total a eu toute latitude pour faire une multitude de prélèvements, avant que les experts n’entrent en jeu. Elle n’a trouvé aucun résidu d’explosif, et aucun résidu de l’engin de mise à feu.

 

Pour finir cette explosion n’a donné lieu à aucune revendication. On ne voit pas très bien l’intérêt d’un éventuel terroriste à ne pas revendiquer son geste.

 

CONCLUSION SUR L’ACTE VOLONTAIRE :

La détonation du nitrate d’ammonium entreposé dans le hangar 221, n’est pas due à un acte de malveillance ou terroriste, résultant :

  • d’un incendie volontaire,
  • d’un engin explosif improvisé,
  • d’une munition explosive de guerre ou artisanale de type roquette, missile, projectile de mortier, grenade à fusil ou grenade à main.

 

B La forme du cratère

 

Cette question va donner lieu lors du procès à une bataille acharnée, car les experts de Total tenaient absolument à ce que l’amorce de l’explosion ait eu lieu au milieu du tas. Ceci pour deux raisons. D’une part un terroriste rationnel aurait mis son explosif primaire au milieu du tas, pour être sûr qu’il explose, et d’autre part la preuve était faite qu’un dépôt litigieux avait été effectué dans le sas vingt minutes avant l’explosion.

 

 

On remarque une bonne symétrie des parois du cratère au Nord et au Sud, ce qui donne à penser que l’explosion s’est propagée dans l’axe de symétrie, donc dans l’axe est-ouest. Mais reste la question de savoir si elle s’est propagée d’est en ouest ou ouest en est.

 

 

On remarque au contraire une forte dissymétrie dans cet axe : une faible pente de la paroi du cratère à l’Est, une forte pente à l’Ouest où la détonation s’est interrompue. On remarque ensuite des vestiges de la « semelle de nitrates d’ammonium» à l’ouest. C’est ce qui reste du sol du hangar qui a été soulevé pour se retrouver au sommet du cratère à l’ouest.

De plus le cratère a une forme ovale,- ou elliptique-, avec une « tétine » à l’extrémité Est. Enfin il y a de fortes éjections de terre, gravats et débris divers vers l’Ouest, le Nord et le Sud, alors qu’il n’y en a quasi pas à l’Est : c’est ce que les spécialistes appellent un effet « cruciforme » à trois branches. Et c’est significatif d’un amorçage à l’est. L’amorçage a formé la « tétine », une petite trainée sans éjection, puis à mesure que l’explosion s’est propagée dans le tas principal, de fortes éjections se sont produites dans le sens de la propagation, c’est-à-dire au sud, à l’ouest et au nord.

 

Conclusion de l’étude sur la forme du cratère : l’explosion s’est vraisemblablement amorcée dans le sas du hangar 221

C L’enquête sismique

 

Cette enquête va utiliser tous les enregistrements connus, et en premier lieu les documents officiels. Il existe un système public de surveillance des risques sismiques, avec un réseau de stations de surveillance qui couvre toute l’étendue du territoire, en liaison avec des réseaux similaires dans tous les pays développés. Dans notre cas, les enquêteurs ont eu accès aux enregistrements du Commissariat à l’Energie Atomique et de l’Observatoire Midi-Pyrénées, l’OMP.

Mais un document capital et inattendu va changer la donne. C’est un enregistrement pris automatiquement par un sismomètre au rebut, mais branché à un enregistreur au siège de l’OMP, sur le campus de Rangueil, à 4 km de l’usine AZF. Cette proximité donne à l’enregistrement une qualité extraordinaire, même si le sismographe n’était pas étalonné.  En particulier il fallait pouvoir dater l »événement et pour cela l’étalonner par rapport autemps universel.

C’est néanmoins un document capital, car le plus proche enregistreur du réseau officiel était situé à 80 km de l’explosion. Tous ont bien enregistré l’onde sismique, mais sans les détails permettant d’étudier la nature de l’explosion.

L’onde sismique enregistrée à Rangueil donne une signature du sous-sol situé entre le lieu de l’explosion et le lieu de l’enregistrement. Chaque fois que l’on provoquera un choc à l’endroit de l’explosion, le sismographe enregistrera le même train d’ondes à Rangueil. D’où l’idée de faire une campagne de tirs en septembre 2004. En comparant le train d’onde produit par un choc parfaitement daté et contrôlé en puissance au train d’onde enregistré par hasard dans les locaux de Rangueil, on pourra obtenir des informations très précises sur l’explosion réelle.

C’est ainsi qu’après étalonnage du sismographe par rapport au temps universel, l’amorçage de l’explosion a pu être daté ai deux cents millièmes de seconde, ce qui aura des conséquences décisives dans le débat sur le fameux événement précurseur.

Autre point fondamental, l’analyse des trains d’onde obtenus en lâchant des poids de 50 kg tous les 5 m sur l’axe est-ouest du cratère, le point d’amorçage a pu être déterminé avec une erreur de 5 m, et il se situe dans le sas du hangar 221.

Il faut signaler qu’Anne Souriau, la scientifique de l’OMP qui a fait ce travail a subi des attaques très dures de la part de ses confrères, et que son mémoire sur le sujet a été refusé dans les publications de l’académie des sciences. Ce qui n’est pas sans rapport avec le fait que Total finance neuf laboratoires de sismographie sur dix en France …

 

En conclusion, les résultats de ces expériences confirment très fortement l‘hypothèse d’un amorçage dans le sas du hangar :

      L’événement est datée au 1/200ième de seconde.

      L’événement est unique.

      L’événement s’est initié dans le sas du bâtiment 221.

      L’onde s’est propagée d’est en ouest.

3b L’implication d’hélicoptères

… De multiples témoignages décrivent le passage d’aéronefs avant l’explosion … , notamment le passage de deux hélicoptères. Le premier apparaît sur France 3 quinze secondes après l’explosion ; le second, très peu de temps après ... pourquoi les pilotes ne se sont-ils pas manifestés au cours de l’enquête ? … Pourquoi la police n’a-t-elle pas pu les identifier ?  …

C’est un peu le gag du procès. Contrairement aux allégations de Total :

       Les deux pilotes évoqués sont venus témoigner au procès.

       L’un transportait des troupes et atterrissait à Francazal.

       L’autre était de surveillance, et s’est envolé de Francazal dès qu’il a entendu l’explosion. C’est grâce à lui que les pompiers ont pu écarter les multiples témoignages d’explosion aux quatre coins de Toulouse, et pu se diriger vers le pole chimique.

       La tour de contrôle de l’aéroport de Blagnac a enregistré ces deux vols … et aucun autre !

Mais cela n’empêche pas la « piste des aéronefs » de resurgir régulièrement dans une certaine presse.

3c L’arc électrique

 

La datation au 1/200ième de seconde de l’explosion par l’étude sismique a permis de reconstituer la chronologie des événements électriques. Total étant toujours à la recherche d’un événement précurseur, cette datation est évidemment capitale. Il s’agit là d’un travail minutieux, complexe, mais dont les résultats sont éloquents : toutes les perturbations électriques enregistrées sont postérieures à l’explosion.

 

                       

 

Cette chronologie est cohérente avec les conclusions des experts judiciaires en électricité, et avec les conclusions de l’expert de Grande Paroisse.

Elle est cohérente avec la propagation de l’onde de choc

En conclusion, la reconstitution de la chronologie de tous les événements électriques enregistrés sur tous les sites montre qu’ils sont tous postérieurs au sinistre.

 

Conclusion subsidiaire …

En janvier 2009, un mois avant le procès, la SNPE signait un accord amiable avec le groupe Total qui lui versait 180 millions d’€ de dédommagement en échange du retrait de la constitution de partie civile au procès..

Et le groupe Total enterrait par la même occasion la « piste électrique ».

3d La double explosion ou l’événement précurseur

 

… De nombreux témoins … affirment avoir entendu le jour du drame deux signaux sonores …

 

Cette prétendue nouvelle hypothèse vise toujours à donner de la substance à un « événement précurseur » qui aurait lui-même provoqué l’explosion du hangar 221, mais en dédouanant Total de cette responsabilité.

Mais là Total s’est appuyé opportunément sur de nombreux témoignages qui disent avoir entendu deux explosions.  Et ils ont bien entendu deux bangs, parce qu’une explosion provoque deux trains d’ondes, un sismique qui se propage par le sol à environ 2000 m/s et un autre par l’air à environ 340 m/s. Et donc deux explosions auraient provoqué quatre « bangs » !

 

Mais avant il faut dire un mot des témoignages. Quand on vit de près un événement aussi exceptionnel que l’explosion de l’usine AZF, il y a une extrême distorsion des perceptions, et on reconstruit son récit au fur et à mesure que les proches demandent de raconter. Et cette reconstruction est individuelle, elle dépend beaucoup de son état d’esprit, de ses préjugés, et à mesure que le temps passe, de moins en moins de ce qui s’est réellement passé. Les témoins ne mentent pas, simplement ils ont cristallisé leur histoire dans un récit structuré par leurs préjugés.

Le résultat, c’est que le même événement au même endroit peut donner lieu à des témoignages très hétérogènes. Voici un exemple parmi d’autres. Il s’agit de trois témoignages de salariés AZF au service urée (à 400 m environ  au sud du cratère) :

        Le chef de service déclare avoir entendu une explosion longue et sourde accompagnée d'une onde de choc.

        Un autre salarié déclare n'avoir le souvenir que d'un souffle rugissant et être incapable de dire s'il a entendu une ou plusieurs explosions.

        Un troisième indique avoir entendu une détonation, puis quelques secondes après avoir entendu et ressenti une 2° explosion avec déflagration et fracas.

Il est donc tout-à fait impossible d’utiliser les témoignages à l’état brut, s’ils ne sont pas corroborés par des mesures ou des enregistrements objectifs.

 

Une enquête a été faite à partir des enregistrements acoustiques retrouvés dans 5 sites

Les deux « bangs » enregistrés dans les 5 sites (Ecole  Dentaire (ED) – Radio Présence (RP)– Hôtel Dieu(HD) – Aéroport de Montaudran(AF)-URSSAF) sont issus de l’explosion de l’usine AZF, et l’écart entre les deux « bangs » dépend de la distance au hangar 221, conformément à la différence de vitesse de propagation dans le sol et dans l’air.

Conclusion issue de l’analyse des enregistrements acoustiques :

Les deux bangs observés sur les enregistrements  sonores ont été engendrés par les passages successifs des ondes sismiques propagées dans le sol (vitesse voisine de 2000m/s) de l’onde acoustique propagée dans l’air (vitesse voisine de 340 m/s)

Et comme les champignons en automne, à intervalle régulier, un article sort pour revenir sur cette question ! Ainsi le numéro de septembre de « Science et Avenir » publie un article qui revient sur la « double explosion ». Il cite abondamment un expert que Total est allé chercher au collège de France, excusez du peu ! Cette étude qui a eu l’honneur d’une publication a pris comme base de travail les déclarations des témoins sur le double bang. Elle a étudié en particulier les écarts de temps déclarés par les différents témoins, et les a comparé à la distance au cratère, ces écarts devant grandir avec l’éloignement. Comme on pouvait s’y attendre ce grand chercheur n’a trouvé aucune corrélation entre l’écart de temps déclaré et la distance au cratère, et en a aussitôt déduit … que l’hypothèse du collège d’experts était fausse, et qu’il y avait bien eu deux explosions distinctes.

4 L’accident chimique

Les produits AZF

Le hangar 221

La frontière invisible

La gestion des déchets

Les expériences de Gramat

La mission du CNRS de Poitiers

La reconstitution

 

5a Les produits AZF

Deux familles de composés étaient produits à l’usine AZF. D’une part des produits dérivés de l’azote, et d’autre part des dérivés chlorés.

Les dérivés de l’azote sont l’acide nitrique, l’urée, l’ammoniac, et les ammonitrates, NaA et NaI. C'est un solide cristallin de couleur blanche, très soluble dans l'eau, hygroscopique (il absorbe l'humidité de l'air).Le NaA, l’ammonitrate agricole est un engrais très employé, par ailleurs responsable de diverses pollutions, et notamment des algues vertes des plages bretonnes. Le  NaI ou ammonitrate industriel mélangé intimement à 6% de fioul est un explosif très employé y compris dans les attentats terroristes : l’ANFO (utilisé par le FNLC, au World Trade Center, et récemment en Norvège).

Les dérivées chlorés sont des résines, des colles, du formol et le DDCNa, un produit utilisé pour traiter l’eau des piscines. Il est à noter que le DDCNa peut détonner seul. Ainsi en 2003 un stock de DDCNa a explosé dans une réserve de la mairie de Talence.

Dans la culture de l’usine, il y avait une frontière invisible entre le côté de l’azote et le côté du chlore. Parce que ces produits étaient incompatibles, et qu’il était très dangereux de les mélanger.

5b Le hangar 221

L’usine AZF n’était pas une poubelle, mais elle avait une poubelle, c’était le hangar 221. A l’origine, c’est là que les ammonitrates déclassés, cad impropres à la commercialisation, étaient stockés, en attendant qu’ils soient revendus à une usine de Fenouillet qui les transformaient.

Le hangar221 comportait 2 zones séparées par un muret. A l’entrée le box, appelé aussi sas (zone temporaire) où  il y avait là environ 11,5 tonnes de nitrates (NAA et NAI) lors de l’explosion, et ensuite le stockage principal (en attente de transfert) où il y avait environ 400 tonnes de produits déclassés lors de l’explosion (75% de NAA et 25% de NAI).

Ce hangar n’était pas entretenu, et il y avait en particulier dans la partie principale une semelle, une croute humide d’ammonitrates mélangés à des déchets qui s’était agrégés depuis des décennies.

Enfin c’est sur ce tas d’ammonitrates que l’autorisation a été donnée le 21 septembre 2001 de déverser des fonds de sacs de divers produits, comme s’il s’agissait d’une poubelle avant que le tri sélectif ne soit mis en place.

5c La gestion des déchets

Là se pose la question de la sous-traitance, et de l’absence de formation aux métiers de la chimie des salariés des entreprises sous-traitantes. Total prétend se recentrer sur son « cœur de métier », et sous-traiter tout le reste.

Ainsi la gestion des déchets est confiée à des entreprises sous-traitantes, qu’il s’agisse des déchets valorisables ou des déchets à détruire. Plusieurs entreprises sous-traitantes effectuent ce travail, sans consignes de sécurité de la maîtrise AZF, et sans non plus pouvoir se concerter entre elles. En 2000, la décision est prise de recycler les sacs, et ce travail est confié à la Surca qui a un seul salarié sur le site. Ce salarié a besoin de place pour préparer les sacs usagés au recyclage, et la maîtrise AZF lui donne les clés du hangar 335 ou demi-grand. En avril 2001 un avenant est signé permettant l’extension de la  récupération des sacs à l'ensemble du site. Cela rend possible le mélange des produits incompatibles, le mélange de fonds de sacs des deux secteurs de l’usine, des ammonitrates et des dérivés chlorés. Quand ce sous-traitant rentre de congé le 13, il trouve 7 tonnes de sacs, et il doit livrer ces sacs vidés et lavés pour le vendredi 21.

Alors sous la pression de sa hiérarchie, il fait comme il peut, il vide tous les sacs dans une benne blanche, et les lave pour les livrer.

5d Une explication cohérente

Le 21 septembre au matin, ce sous-traitant demande la permission de vider sa benne blanche là où il vide d’habitude les déchets d’ammonitrates, dans le sas du hangar 221. La permission de le faire lui a été accordée.

À 10 h ce sous-traitant dépose donc  le contenu de la benne blanche dans le sas du hangar 22, c’est-à-dire des « fonds de sacs » rassemblés trois jours avant dans le hangar 335.

Là il faut faire une précision très importante. Le sous-traitant de la Surca, comme le chef d’atelier du hangar 221 sont de toute évidence des maillons fondamentaux de la chaine causale. Sont-ils pour autant coupables ? A des degrés divers, ils étaient des pions sans aucune marge de manœuvre. Ils étaient des exécutants d’un système qui est le seul coupable. Ils n’avaient aucun moyen de comprendre les tenants et les aboutissants de leur travail.

5 Le mélange est-il bien explosif ?

La bataille d’experts va se concentrer autour de la question de savoir si ce mélange a pu provoquer l’explosion

La même mission confiée à cinq laboratoires différents

Le NaCl3 formé par le mélange d’ammonitrates et de DCCNa a-t-il pu amorcer l’explosion du tas principal ?

Trois mandatés par le groupe Total :

       Le LCD du CNRS de Poitiers

       L’institut Séménov de Moscou

       Le laboratoire hollandais TNO

Deux par le magistrat instructeur :

       La CRAM de Bordeaux

       Le service de la DGA de Gramat

Dès décembre 2001, les laboratoires LCD et TNO découvrent la grande détonabilité du mélange en présence d’eau, à leur grande surprise. Cela est confirmé par le laboratoire Séménov de Moscou. Ainsi les trois laboratoires mandatés par Total arrivent-ils tous à la conclusion inverse de celle attendue par Total : ce mélange est étonnamment explosif.

Mieux, des entrants potentiels seuls les composés chlorés produits sur le site AZF ont donné lieu à des réactions exothermiques violentes avec le nitrate d ’ammonium

Les expériences du centre de Gramat de la DGA

Ce centre d’Etudes va mener une série d’expériences, les tirs 1 à 24 et démontrer la possibilité de parvenir à une détonation, d'ampleur, en milieu non confiné avec très peu de produits chlorés.

Le tir 24 a été filmé et a été présenté au procès. Il démontre que ce mélange est bien explosif.

 

Mécanisme expliquant l’explosion du 21/09/01

L’équipe d’expert en arrive donc à proposer une enchainement causal expliquant l’explosion :

 

Étape 1: confection benne dans le bâtiment 335 contenant à la fois (1) quelques

centaines de kg de NAI sec, (2) de croûtes humides de NAI, et (3) du DCCNa (un à quelques kg)

Étape 2: présence éventuelle d’un lit de NA humide sur sol box 221

Étape 3: transfert benne et création sandwich NA humide/DCCNa/NAI sec

Étape 4: production massive de NCl3 entre NA humide/DCCNa et transfert par

convection thermique au travers de la couche de DCCNa vers les porosités du NAI pour créer un super ANFO dopé à l’explosif primaire

Étape 5: dépassement local de la température critique du NCl3 conduisant à sa

détonation spontanée

Étape 6: propagation de la détonation du NCl3 gazeux dans le NAI enrichie en NCl3

Etape 7: propagation détonation dans NAI et NAA du box

Étape 8: transmission entre box et tas principal

Étape 9: propagation de la détonation à l’ensemble du tas principal

Étape 10: création de tous les endommagements

La mission du CNRS de Poitiers

       Mission confiée par Total, avec clause de confidentialité

       Conclusions contraires aux hypothèses de Total

       C’est grâce à une commission rogatoire que ses conclusions ont été rendues publiques

 

                         Contrats avec Grande  Paroisse:

1. Risque d’explosion naturelle dans des mélanges  a base de nitrate d’ammonium (na) – 29.03.2002

2. Etude de la sensibilité a une décharge électrique du Na et de mélanges Na - DCCNa – 20.12.2002

3a. Caractérisation expérimentale de l’amorçage et de la propagation de la détonation dans des mélanges Na et DCCNa en présence d’eau – 19.12.2003

3b. Simulation numérique de l’amorçage de la détonation et de sa propagation dans le Na – juin 2006

 

Résultats obtenus avec le mélange NA-DCCNa :

Tubes acier :

             · Pour 5 expériences sur 6 la détonation s’est amorcée en haut du tube

             · Délai entre injection d’eau et explosion : 2 à 18 mn

Tubes PVC :

             ·  Les 4 expériences ont provoqué une explosion en haut du tube

             · Délai : 4 à 5 mn

Conclusions de ces expériences

Dans les conditions utilisées on observe pour la réaction dans le sas :

a)      La formation d’une zone « primaire »

b)      Sa détonation, provoquée ou spontanée

c)      La transmission d’une détonation dans partie supérieure  de la charge NA ou NA-DCCNa

Enfin sur la question 3b, qui concerne la propagation de l’onde choc du sas au tas principal, les simulations numériques montrent que :

· L’impact de mur provoque l’amorçage de la détonation dans le tas de NA

· En absence de mur il n’y a pas transmission de la détonation

6 Conclusion

De notre point de vue, Total est coupable quelque soit la cause de la catastrophe. Car toutes les causes extérieures ont été invalidées. Il ne reste que des causes internes. Or Total comme tous les industriels affirme maîtriser complètement tout ce qui se passe dans son usine. Mais en même temps, Total dit par l’intermédiaire de ses avocats : « on ne sait pas ce qui s’est passé. On ne comprend pas comment cela a pu arriver ». C’est le système de défense de Total qui le désigne comme coupable. C’est utiliser ses turpitudes pour s’exonérer de ses responsabilités. Et cela peut se qualifier « en mise en danger de la vie d’autrui ».

Donc même si l’enquête scientifique n’avait pas été capable de reconstruire l’enchainement causal, il y aurait assez d’éléments pour condamner Total.

Mais il se trouve que par ailleurs l’enquête scientifique a abouti. Elle est arrivé à un résultat parfaitement cohérent avec les documents connus, et parfaitement cohérent du point de vue intellectuel.