Témoignages

Agora Fidelio - 10h17

Les 4 toulousains d'Agora Fidelio proposent un rock intimiste et envoutant, où l'émotion est au centre de toute chose.

Touchés, comme tous les citoyens, par l'explosion de l'usine ils décident de transformer leur colère en musique et écrivent cette chanson au nom évocateur de "10h17" qui sortira sur leur premier album "Une histoire de chair" en 2002.

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Plus rien ne sera comme avant

D'abord un effroi ineffable, variable suivant les individus et les circonstances. Un effroi qui fait que plus rien ne sera plus comme avant.

Puis un long instant suspendu qui deviendra la journée du 21 septembre 2001, une journée particulière à chaque sinistré qui restera gravée à jamais dans les consciences ou qui, au contraire, sera parfois complètement occultée.

Chaque sinistré a son histoire et souvent pas les mots pour la dire. Il y a les morts, bien sûr, et cette impossibilité d'admettre pour les familles. Il y a les blessés qui se retrouvent à l'hôpital pour un séjour plus ou moins long, et qui reprennent la vie avec des séquelles visibles et invisibles, des handicaps visibles et invisibles.

Il y a tout cela qui restera dans l'intime et l'indicible.

Après la journée de choc, de douleur, d'incompréhension, le lendemain, il y a le réveil, où l'on fait l'état des lieux et où l'on constate l'étendue des dégâts. Pour plus d'un millier de familles, il faut déménager, l'appartement est inhabitable. Pour au moins 10 000 familles, les murs tiennent encore, mais il n'y a plus de fenêtres, et l'intérieur est dévasté.

Dans tous les cas, il faut s'installer dans du provisoire qu'on s'aménage pour survivre, pour deux jours – pense-t-on. Et on essaie "de faire avec", d'avancer malgré le traumatisme.

Et là, il y a le deuxième choc, quand on constate la totale désorganisation des secours et de la reconstruction. On comprend qu'il faut s'installer dans le provisoire, que les autorités sont complètement débordées et incapables de prendre la mesure du désastre. Et puis on admet qu'il y a des procédures, et on s'applique à les comprendre et à les respecter.

Puis le troisième choc, quand on constate que l'on est systématiquement suspecté de vouloir "profiter". Au fur et à mesure que l'on se heurte aux difficultés quotidiennes, la colère monte. On apprend à monter des dossiers, à respecter les procédures, au point que l'on a pu dire à l'époque que "sinistré, c'était un métier à temps complet"… A de rares exceptions près, c'est plusieurs mois que l'on doit attendre pour que les travaux commencent. Souvent il y a des malfaçons, et on se retrouve seul face à des professionnels qui se soutiennent les uns les autres.

Dans le même temps, on entend dans les médias les effets d'annonce mensongers: "90 % des dossiers" seront ainsi déclarés, réglés en novembre, en décembre, puis régulièrement tous les deux ou trois mois… À force cela a fini par être vrai.

Mais il y a surtout des traumatismes enfouis qui font que l'on sursaute encore dès qu'une porte claque.

Jean François GRELIER




Préface du livre "Total chaos, chaos Total", recueil de témoignages de sinistrés

Le chaos total, le chaos "Total", voilà ce qu’a été l’explosion de l’usine AZF. Un cataclysme qui a déferlé en détruisant tout un quartier, comme l’aurait fait un tremblement de terre, un raz-de-marée, une éruption volcanique. Ce quartier avait son équilibre, fragile certes, mais cette explosion l’a détruit en un instant. Puis l’onde de choc a passé, ainsi que ses répliques, il y a eu un moment d’effroi, et après bien des hésitations et des essais infructueux, lentement de nouveaux équilibres ont émergé et ont fini par s’imposer, permettant ainsi la reprise de la vie.

Comme pour une catastrophe naturelle, la nature a fini par reprendre ses droits, comme on dit, mais sur de nouvelles bases, dans une situation dégradée pour les uns, et améliorée pour les autres. Certaines espèces ont disparu, et la nature ayant horreur du vide, de nouvelles ont surgi pour exploiter l’écosystème.

Des gens sont morts, d’autres ont été blessés, plus ou moins gravement, des usines et des commerces ont fermé, des familles ont été évacuées. Circulez, y’a rien à voir.

Des ouvriers ont perdu leur travail. Pas de place pour les perdants.

Mais vive la modernité que diable ! De nouvelles espèces parasites sont apparues, et ont colonisé rapidement la niche écologique. Certaines ont fait trois petits tours et s’en sont allées après avoir fait leur miel: psychologues, journalistes et caritatifs divers. D’autres ont mieux résisté: experts et avocats. D’abord en grappes, la sélection naturelle les a raréfiées au fur et à mesure que les ressources s’épuisaient.

Les habitants indigènes ont fini par repeupler le secteur, mais à des conditions très différentes selon leurs habitats. Au Mirail, ils ont dû déployer des trésors d’ingéniosité pour recommencer à exister. Les plus faibles ont sombré, les autres ont dû accepter de vivre plus mal. Dans d’autres quartiers au contraire, même si le traumatisme reste entier, les conditions matérielles sont très rapidement redevenues normales, voire supérieures à l’antérieur.

Les règles de survie des espèces animales et végétales se sont appliquées directement à la société des hommes : que les faibles crèvent, et que les forts grossissent.

On apprend pourtant à l’école que nous vivons dans une société civilisée, où le faible est protégé de la loi de la jungle par la Loi. On nous apprend que la France est le pays des droits de l’Homme, où pour la première fois le droit a triomphé de la barbarie. On nous apprend qu’ainsi l’homme a su s’élever au- dessus de l’animal par un effort de volonté. On nous apprend que l’égoïsme ne peut gouverner convenablement le monde, et que la Loi sert à faire triompher l’intérêt général, dont la défense des plus faibles fait partie intégrante.

Mais on nous dit aussi qu’il y a des zones de non droit, que les lois de la République s’arrêtent aux portes des cités. Ce serait donc vrai… Ainsi une entreprise multinationale pourrait détruire un quartier entier, et ne pas être inquiétée par la justice. Ainsi un maire pourrait évacuer une centaine de famille d’un bâtiment, leur en interdire l’habitation au mépris de toute législation, et refuser d’en assumer les conséquences.

Quel cauchemar ! Dites-nous que nous rêvons. Il n’y aurait plus d’Etat … Ce serait la loi de la jungle… Impossible au pays des droits de l’Homme.

Rassurons-nous. L’Etat existe encore, le 21 septembre 2001, à 11h00 du matin, dans l’œil du cyclone, l’Etat a su mobiliser des moyens pour faire le tour de tous les débits de tabac afin de soustraire les stocks de tabac au pillage. Et nous payons toujours nos impôts, direct et indirects, nous regardons toujours la télévision d’Etat, les forces de l’ordre expulsent les sans-papiers, contrôlent bien que nous ne dépassons pas les vitesses limites, que nous ne trichons pas avec les Assedic ou avec la sécu. L’Etat se développe même en se décentralisant, et les conseils régionaux et généraux construisent leurs modernes châteaux en brique rose.

Oui l’Etat est bien présent, mais pour défendre Total, pas ses victimes.


>> Télécharger des témoignages de sinistrés, recueillis dans le livre "Total chaos, Chaos Total"